Concernant les langues d’enseignement : L’éducation au Sénégal continue d’ignorer des priorités dans le développement économique et social comme la promotion des langues nationales, malgré la loi d’orientation qui parle d’une école nationale, démocratique et laïque ; une école à vocation africaine résolument orientée vers les sciences, ouverte au reste du monde, aux enjeux et défis contemporains.

Hélas, elle ignore encore, assez largement, les langues nationales qui sont très loin de gagner le statut de langues d’enseignement et d’administration, préconisé pourtant par les partenaires et acteurs sociaux depuis plusieurs générations. Sur la question, c’est l’Etat qui est plutôt à la traîne. En effet, non seulement il a perdu l’initiative, mais, plus grave encore, les gouvernements qui se sont succédé ont longtemps freiné les initiatives de la société civile ou des associations de langues, alors que celles-ci ont mené une bataille épique pour obtenir, aujourd’hui, une intervention directe dans des écoles publiques dans le cadre de l’expérimentation didactique. A ce sujet, le succès remporté par ARED avec son bilinguisme à l’école est éloquent ; et d’ailleurs, ce sont ses manuels et méthodes d’enseignement qui sont adoptés par le ministère actuel de l’Education, pendant que les experts et chercheurs dans les Universités ou Instituts comme le CLAD sont encore peu mis à contribution.

–  Retard considérable noté dans l’inclusion –

La situation sur ce volet place notre pays à la queue du peloton concernant les objectifs de l’Education pour tous (EPT) et les ODD. En effet, la démocratisation de l’éducation n’est pensée qu’en termes d’enrôlement du plus grand nombre sans intégrer réellement « les enfants à besoins éducatifs spéciaux » ; ceux-ci constituent un groupe vulnérable dont la prise en charge dans notre pays, est très largement insuffisante, les pouvoirs publics ayant véritablement baissé les bras. Il s’agit des enfants vivant avec un handicap, quasi-abandonnés car, en dehors de l’INEFJA de Thiès pour jeunes handicapés visuels, le pays ne dispose à Dakar que d’un centre d’éducation pour les enfants vivant avec un handicap moteur, Talibou Dabo, avec un quota enrôlé des plus insignifiants, moins d’1% des enfants dans le besoin. La même situation prévaut au Centre Verbo-tonal, « l’école des sourds-muets » ; dans cette seule structure d’accueil, les enfants à handicap lourd sont littéralement rejetés sans aucune forme de procès. Assurément, cette école ne donne pas les mêmes chances aux jeunes enfants du Sénégal. C’est dire que l’exclusion persiste encore dans le système.

Ailleurs, c’est le rejet de l’école officielle, résultant de fortes résistances à l’éducation publique dans certaines communautés et localités du pays. Le gouvernement baisse les bras sans réellement parvenir à adopter une politique de gestion de cette contrainte majeure qui prive des milliers d’enfants de la jouissance d’un droit fondamental. Il faut reconnaître l’efficacité d’insertion de certains modèles alternatifs comme les Daara (écoles coraniques traditionnelles) qui concurrencent souvent une « école française » inadaptée et inefficace aux yeux de certaines communautés ; ce qui pousse à une attitude de défiance vis-à-vis de l’institution publique.

Tous ces phénomènes d’exclusion de facto de la pleine jouissance du droit à l’éducation, quelles que soient leurs natures, sont beaucoup plus marqués en milieu rural qu’en milieu urbain et plus en milieu populaire urbain qu’en milieu aisé, cela dans plusieurs niveaux d’enseignement :

Le préscolaire public reste le grand scandale de l’école sénégalaise, illustrant amplement une démocratisation largement insuffisante de l’institution scolaire : c’est une exclusion qui ne dit pas son nom quand 8% seulement des enfants accèdent à la structure publique, avec une large domination du Privé ; il s’y ajoute une carte scolaire très largement déséquilibrée au détriment du milieu rural, et un sous-équipement criant ;

– le modèle de la case des tout-petits, pour la scolarisation des enfants de deux à trois ans, reste très limité dans l’offre ; on peut y associer le modèle des garderies scolaires, différencié en réalité du premier modèle par le niveau de qualification des personnels qui ne sont pas toujours titulaires d’un diplôme professionnel ; enfin, les écoles communautaires constituent la version non formelle en milieu rural. Il se pose ici, un problème d’harmonisation et d’équité dans l’accès aux structures dotées de personnels qualifiés.

Par ailleurs, les politiques manquent toujours d’inclusion dans d’autres domaines. En effet,  l’Etat continue de méconnaître, encore largement, ses obligations vis-à-vis des enfants déplacés du conflit en Casamance, qui sont aussi, pour l’essentiel, des enfants non déclarés à l’état-civil ou non scolarisés[1], aux frontières de la Gambie et de la Guinée-Bissau.

– Profond déséquilibre dans la carte scolaire  –

Le déséquilibre est encore grand entre les types d’éducation (Enseignement technique et Enseignement général) avec le poids encore largement prédominant du dernier cité, la prépondérance des options littéraires, la faiblesse de l’Enseignement technique et de la formation professionnelle ; tout cela donne à l’école le visage d’une institution qui forme des ressources coupées de la formation aux métiers et du monde du travail, ne trouvant pas l’insertion attendue.

Les formations littéraires surdimensionnées donnent, dans l’Enseignement supérieur, une faculté, voire un département de Lettres modernes de l’UCAD, comptant plus d’étudiants que l’ensemble des universités de l’intérieur du pays réunies ! Une telle atrophie au détriment des filières techniques et professionnelles aggrave le chômage des jeunes, en général, favorisant ainsi le sous-emploi des diplômés : 3 jeunes sur 5 entre 25 et 30 ans sont en situation de non emploi, selon les statistiques officielles elles-mêmes.

Pourtant, les Etats Généraux de l’Education et de la Formation de 1981 avaient formulé, avec les conclusions de la Commission nationale de Réforme, des propositions pertinentes concernant des réformes majeures : orientation-guidance vers la formation professionnelle, réduction de la durée de l’enseignement, relèvement du niveau de recrutement et allongement de la durée de la formation, etc. Toutes mesures qui auraient contribué largement à prévenir beaucoup de difficultés actuelles.

– Une efficacité interne plutôt préoccupante –

Il faut constater que les politiques mises en œuvre dans tous les niveaux d’éducation et de formation sont marquées par une faible efficacité interne. Si dans le cycle fondamental, l’obligation scolaire de 10 ans reste une option ferme, elle n’est pas accompagnée des mesures idoines pour maintenir la qualité : on laisse passer en classes supérieures, sans les remédiations appropriées, des cohortes d’apprenants  avec des niveaux d’acquisition très faibles en apprentissages instrumentaux : le seuil de maîtrise en français et en calcul, selon le PASEC, est de 50% seulement en fin de cycle fondamental [2] ; à cette situation correspondent logiquement des abandons en fin de cycle primaire, ou un taux de redoublement de 12% dans le Moyen, largement  au-dessus des normes édictées; le taux d’admission au BFEM et au Baccalauréat général,  de 40% en moyenne, n’échappe guère à cette situation.

On pourrait largement interroger d’autres facteurs d’inefficacité interne : la pauvreté persistante dans le monde rural et péri-urbain, l’insuffisance des cantines scolaires malgré le soutien du PAM/Nations-Unies, les conditions de vie dans le monde rural largement défavorisé concernant  l’accès à l’électricité, la  distance entre l’école et le lieu d’habitation sans moyens efficaces  de transport, tout cela constituant de larges facteurs d’abandon scolaire pour le cycle fondamental et bien des fois aussi pour le moyen.

– Une efficacité externe encore très faible –

L’efficacité externe, en ce qui la concerne, souffre de deux maux :

  •   le retard concernant les réformes majeures dans l’Enseignement technique et la Formation professionnelle, comme  celles des filières, les innovations encore attendues sur le répertoire des métiers, la construction innovante d’un partenariat Public/Privé ;
  • le manque de volonté politique, si on en juge par la très grande faiblesse notée  dans l’allocation des ressources ; ce qui  pénalise un secteur qui peut contribuer de manière décisive à la création d’emplois dans un pays à structure démographique jeune et, qui plus est, veut asseoir le dividende démographique sur la formation et la qualification des jeunes.

L’orientation du système est telle que l’adéquation emploi/formation reste très faible.

Il s’y ajoute les aspects évoqués plus haut dans la situation de l’Enseignement technique et de la formation professionnelle. Des études récentes estiment que quelque 40 000 apprenants sont enrôlés dans ce sous-secteur avec un taux d’intégration par l’emploi qui ne dépasse pas 25 %.

On peut douter légitimement de l’existence d’une politique d’emploi dans la cohérence de l’articulation politique d’emploi/structures de formation et d’incubation/ structures d’insertion, dans une vision holistique.

Désormais, l’Etat semble s’inscrire résolument dans une option de libéralisation de la formation, qui devient payante, avec recrutement sur budget ajusté et surveillé, et selon une nouvelle approche de la fonction publique de métier et non plus de carrière.

Aujourd’hui, il faut le constater, le pays, sauf changement de paradigme, s’est installé pour longtemps sans doute dans le chômage des diplômés, car on est loin du niveau de création d’emplois qui pourrait neutraliser l’impact.  En effet, quelque 300 mille jeunes arrivent sur le marché de l’emploi annuellement et selon les estimations actuelles, 5% seulement des demandeurs d’emploi ont reçu une formation.

Pour parvenir à l’efficacité des politiques de formation, il faut des financements conséquents. Qu’en est-il du financement de l’éducation ?

– Le financement de l’éducation –

Le Sénégal, en ce qui le distingue, a toujours mis en épingle les ressources allouées au secteur. Les ressources financières injectées dans le système restent des plus importantes en Afrique, avec quelque 6,06% du PIB, pour une moyenne africaine de 4%. Cette situation correspond à 40% du budget national, alloués au secteur. Mais, fait inquiétant, avec une allocation aussi importante, le Sénégal se situe au même niveau de développement que des pays africains comme le Congo Brazzaville, qui ne consacrent que 25% de leur budget à l’éducation et à la formation, correspondant à 3% seulement de leur PIB. Se pose d’ailleurs, au-delà de l’allocation, le problème de la structure du financement.

– La gestion conflictuelle des ressources humaines –

Dans ces moments très difficiles pour l’école et l’université, secouées structurellement par des crises cycliques, on ne parlera jamais assez de la responsabilité du gouvernement, si tant est qu’il est très rarement question de nouvelles revendications, mais plutôt d’engagements signés non respectés.

Aujourd’hui, le secteur reste profondément englué dans la turbulence à cause d’un achoppement sur des divergences majeures concernant le régime indemnitaire. Il faut dire que le pouvoir est en train de payer le prix d’un énième engagement non respecté qui l’a conduit dans une impasse. En effet, l’étude sur le système de rémunération commandée et dont les conclusions ont pourtant été déposées, n’a pas été suivie d’effets. Cela aboutit à la fuite en avant dans la gestion de l’ensemble du système.

– Quelques recommandations générales –

Il faut :

– promouvoir un cadre juridique conforme aux normes internationales et africaines, garantissant la pleine jouissance des droits humains, le droit à l’éducation en particulier. L’Etat doit ratifier toutes les conventions protégeant les groupes vulnérables et lever tous les obstacles discriminatoires pour lesdits groupes : enfants vivant avec un handicap, enfants vivant dans les zones de conflit ;

– S’engager dans la promotion des langues nationales qui doivent gagner le statut de langues d’enseignement et d’administration, favorisé par un environnement lettré dans l’option de l’alphabétisation universelle, conformément aux engagements pris auprès de la communauté internationale, de l’Union africaine en particulier en son Agenda 2063, tant il reste vrai que le développement endogène et la démocratie participative demeureront des coquilles vides sans un réel ancrage dans les langues nationales et dans le génie culturel créateur de notre peuple ;

– Favoriser la transparence et l’efficacité dans l’’affectation des ressources allouées au secteur, notamment dans une option ferme vers :

la disponibilité de l’information sur les dépenses courantes, globales et sectorielles désagrégées ;

la mise en conformité de la loi de finance avec la loi de règlement pour prévenir les dysfonctionnements dans les dépenses ;

l’amélioration des procédures de passation de marchés et la formation des partenaires sur le budget ;

la prise de dispositions pratiques, régulièrement suivies et contrôlées, pour assurer le respect des engagements pris avec les partenaires sociaux et pour parvenir à zéro arriéré dans le paiement des bourses et autres indemnités. 

– Sortir de la turbulence, dans la gestion des personnels, par le règlement durable des conflits qui paralysent le système et affectent négativement son efficacité interne. Pour cela, le Sénégal doit respecter toutes les conventions de l’OIT relatives au droit du travail, les deux recommandations OIT/UNESCO, notamment la 66, sur la condition enseignante et la 97, sur les personnels de l’enseignement supérieur, ce qui dès lors signifie que :

  • tous les accords dûment signés doivent être rigoureusement respectés, comme premier levier de préservation de la paix sociale dans le secteur et facteur important facilitant l’établissement d’un pacte social national, solidaire et durable, au service de l’école ;
  • les conclusions de l’étude sur les rémunérations doivent être partagées en l’état,  en attendant une mise à plat des grilles de rémunération dans l’ensemble du monde du travail pour l’adoption de mesures conformes à la justice sociale et à l’équité de traitement ;
  • le dialogue franc entre le gouvernement et les partenaires syndicaux devrait être encouragé en mettant à contribution les organes de dialogue et leur branche Education.

– Favoriser une meilleure articulation et collaboration Public/Privé, assurer un contrôle plus rigoureux sur les conditions d’ouverture et de fonctionnement des établissements privés d’enseignement et de formation, impulser les innovations requises en matière de pédagogie et de didactique en mettant à profit en particulier les opportunités et ressources numériques, relancer le sport scolaire, appuyer l’ouverture d’internats ;

– Organiser un grand dialogue national, de l’envergure des EGEF de 1981, participatif et inclusif, pour faire le point sur l’état de mise en œuvre des orientations, mesures et recommandations des concertations antérieures, dresser un nouveau plan d’actions concerté au profit de l’école, incluant la signature d’un pacte social et solidaire pour une école apaisée, authentiquement nationale, démocratique et de qualité, décomplexée, efficace et efficiente, au service du développement endogène du Sénégal et de l’Afrique.

seneplus